Ce projet est né en 1992 d’un sourire échangé sept ans plus tôt entre Christo et Jeanne-Claude, alors qu’ils dirigeaient l’Empaquetage du Pont-Neuf à Paris. Au milieu de l’animation et de l’agitation, ils avaient ressenti le même émerveillement devant le tissu ondoyant et scintillant qui réfléchissait la lumière de la Seine.
De 1992 à 1994, le couple se mit en quête du site idéal pour accueillir Over the River. Ils traversèrent les Grandes Rocheuses et explorèrent 89 rivières pour n’en retenir que six.
En 1996, ils savaient que ce serait l’Arkansas, dans l’État du Colorado : une portion de près de 68 km entre les villes de Salida et de Cañon City. Les berges hautes faciliteraient l’ancrage des câbles d’acier sur lesquels seraient tendues les toiles, très au-dessus du niveau de l’eau, en huit longs segments largement séparés pour laisser passer la lumière naturelle du soleil. La forme de chacun de ces huit segments suivrait exactement celle du cours de la rivière.
L’année suivante commencèrent les tests à grandeur nature. Il y en aurait quatre, à l’abri des regards indiscrets. Lors du seul premier test, organisé en juin 1997, Vince Davenport, chef-ingénieur du projet, identifia 400 choses à ne surtout pas faire (1). Les essais suivants eurent lieu en septembre 1997, puis en juin 1998, et un dernier pendant l’été 1999.
Dix-huit panneaux furent nécessaires pour déterminer la matière, l’épaisseur, le type de tissage et la couleur de la toile afin d’atteindre une perfection esthétique. La toile fut ensuite soumise à des tests de résistance aux intempéries afin de parer tout risque. L’œuvre avait été pensée pour s’intégrer au paysage sans le dénaturer.
Une équipe d’ingénieurs, d’artisans et de techniciens, soudés autour des artistes, contribua à mener le projet à maturité. Après vingt ans de discussions, de dessins et d’essais à l’appui, ils obtinrent à l’unanimité le Temporary Use Permit (Permis d’utilisation temporaire) du site convoité, afin de réaliser enfin Over the River (2).
Ce permis fut délivré à l’issue d’une étude d’impact environnemental exceptionnelle — la première menée pour une œuvre d’art, puisqu’un tel dispositif est généralement réservé à des infrastructures majeures (ponts, barrages permanents). Menée sur trois ans, elle donna lieu à un rapport détaillé de plus de 1 500 pages, saluant l’originalité de la démarche et les bénéfices attendus pour la région (3).
L’événement aurait été unique : pendant deux semaines seulement, on aurait pu, depuis la route longeant l’Arkansas ou les sentiers escarpés, admirer ces jeux de lumière et de reflets. Et les amateurs de rafting auraient vécu l’expérience de naviguer « entre deux eaux »… Mais l’aboutissement du projet fut reporté sine die : un groupe local prit l’initiative de poursuivre en justice les institutions du Colorado, sans jamais incriminer directement le couple ni le projet lui-même.
En 2017, Christo, déjà âgé de 82 ans, mobilisa toutes ses forces au service d’un autre projet grandiose et pérenne : le Mastaba d’Abu Dhabi, dont il espérait la concrétisation de son vivant. Il s’éteignit trois ans plus tard, laissant trois œuvres « orphelines » — l’Arc de triomphe à Paris, le Mastaba à Abu Dhabi et Over the River pour l’Arkansas (4).
Notes
- Vince Davenport est mentionné comme chef-ingénieur du projet Over the River ; l’anecdote des « 400 choses à ne surtout pas faire » renvoie au premier test (juin 1997) dans la chronologie technique du projet. ↩
- Temporary Use Permit : permis d’utilisation temporaire requis pour l’occupation du site et le déploiement de l’installation in situ. ↩
- Étude d’impact environnemental (durée : trois ans), rapport final de plus de 1 500 pages — présentée comme une première dans le cas d’une œuvre d’art. ↩
- Bibliographie indicative sur Over the River et les projets aquatiques de Christo et Jeanne-Claude : voir section « Bibliographie ». ↩
Bibliographie
- Christo and Jeanne-Claude, Over the River – Project for the Arkansas River, State of Colorado, a Work in Progress, catalogue d’exposition, Galerie Guy Pieters, 2010.
- Germano Celant, Christo and Jeanne-Claude Water Projects, Milan, Silvana Editoriale, 2016, p. 242‑261.