« Nous pouvons encore profiter de cet état de “Belle au bois dormant” qui est celui du Reichstag. C’est comme une énorme puissance en veilleuse. Aucun Allemand ne pensait voir de son vivant son pays réunifié. Le Reichstag fut construit pour être le siège du parlement d’une Allemagne unie. Je pense que tous nos projets arrivent au moment qui leur est propice. Aujourd’hui, le site présente un potentiel encore plus fort car le monde entier se pose des questions sur le futur de l’Europe et sur les orientations que prendra cette énorme concentration de richesse, de puissance économique et politique qui s’appelle l’Allemagne et qui projette une interrogation immense sur le vingt et unième siècle. » (J. Baal-Teshuva, Christo et Jeanne-Claude, Cologne, éd. Taschen, 1995, p. 85).
Cette installation éphémère était visible du 25 juin au 7 juillet 1995 à Berlin. Wrapped Reichstag, est à ce jour le plus délicat et le plus long de ses projets. Le projet représente non seulement 24 années d’efforts de la vie des artistes mais aussi des années de travail d’équipe de la part des plus importants collaborateurs (1). Il nécessita des équipes de 90 alpinistes professionnels et 120 ouvriers (2). Les façades, les tours et le toit furent couverts de 70 panneaux de toile cousus sur mesure, représentant deux fois plus de tissu que la surface des bâtiments. Cette oeuvre a nécessité 100.000 m² de tissu argenté (polypropylène, recouvert par une couche d’aluminium) et 15 km de corde bleue. Christo et Jeanne-Claude ont choisi ce tissu particulier pour créer un jeu de texture avec cette matière réfléchissante et les plis qu’ils ont formé enl’installant sur le bâtiment. Cette oeuvre éphémère a duré 14 jours. Elle a été auto financée par la vente des planches du projet, comme à leur habitude.
L’idée de l’empaquetage fut émise dès 1971; Christo réalise ses premières esquisses du Reichstag emballé à cette époque, mais le projet concernant ce monument chargé de souvenirs marqués par les conséquences de la Seconde Guerre Mondiale est freiné par les réticences du chancelier Helmut Kohl qui voit dans cette réalisation le symbole de la persécution nazie envers les juifs et les communistes.
Il faudra attendre le 20 décembre 1991, date à laquelle les artistes reçoivent une lettre de Rita Sussmuth, parlementaire CDU et Présidente du Bundestag depuis 1988, dans laquelle elle leur propose son aide : « I personally would like to help you realize your dream of wrapping the Reichstag building » (Christo, ibid., p. 131).
En 1993, sur ses conseils, ils lancent, à Bonn, une première campagne de lobbying auprès des parlementaires. Elle est introduite, à Berlin, en février 1993, par une exposition de dessins et de collages préparatoires dans le Reichstag (3) et, à Bonn, en mars 1993, par la présentation de la maquette du projet dans le hall du Bundestag. Le projet a fait l’objet de deux campagnes de proposition de la part des Christo : La première, qui s’est soldée par un échec, entre 1971 et 1977, la seconde, qui a abouti, entre 1991 et 1995.
CHRISTO I Automne 2015 55
ESPACE MARC‑ARTHUR KOHN I 24, AVENUE MATIGNON I PARIS
Le fait est que la chute du Mur ait pu constituer le moment favorable de l’accroissement de l’influence des supporteurs du projet, jusqu’au vote du Bundestag en faveur de sa réalisation, le 25 février 1994 est indéniable. U. Kolmstetter (1998) rapporte que le samedi 25 juin 1995, soit le premier jour d’exposition de l’objet d’art berlinois, 600.000 visiteurs ont été comptés. Un autre décompte de police effectué durant la nuit précédant son démontage indique 500.000 visiteurs (Chernow, 2002) : Quel succès ! L’oeuvre empaquetée restera 14 jours, pour une fréquentation de 5.000.000 personnes (4).
Notes
- Collaborateurs : Michael S. Cullen, Sylvia et Wolfgang Volz et Roland Specker (Marsaud Perrodin, 1996, p. 86) ↩
- Christo and Jeanne-Claude. Ed. Taschen, Page 614 ↩
- Le Reichstag, bâtiment construit en 1884 pour accueillir l’assemblée du Reich unifié, a successivement servi d’enceinte à des fonctions politiques et à des fonctions muséographiques. Brûlé en 1933, presque détruit en 1945, il a été politiquement désaffecté entre 1933 et 1991. Converti en centre de propagande sous le IIIe Reich, il a hébergé de nombreuses expositions dont « Bolschewismus ohne Maske » ( Le Bolchévisme sans masque ) et « Der ewige Jude » ( Le juif éternel ). En 1971, restauré et modernisé, il a accueilli une exposition permanente intitulée « Fragen an die deutsche Geschichte » ( Questions à l’Histoire allemande ). Après la Réunification des deux Allemagnes, il a été réinvesti de sa fonction politique par un vote du Bundestag en octobre 1991. Sa réhabilitation a alors été soumise à un concours d’architecture. ↩
- Christo and Jeanne-Claude. Ed. Taschen, Page 632 ↩
N-B : Une partie des citations (x) sont extraites de la thèse de Anne Volvey : Art et spatialités d’après l’oeuvre in situ outdoors de Christo et Jeanne-Claude. Objet textile, objet d’art et oeuvre d’art dans l’action artistique et l’expérience esthétique. Geography. Université Panthéon‑Sorbonne – Paris I, 2003.