1958 — Paris
Les débuts des empaquetages
Christo accumule de nombreuses boîtes de peintures vides ; il les peint, puis les enveloppe dans des morceaux de toile. Elles deviennent d’authentiques sculptures — mais, frustré par leurs dimensions, il les délaisse au profit d’œuvres plus imposantes : les Barils, qui lui permettent de créer de multiples combinaisons.
À Cologne, en 1961, Christo et Jeanne-Claude (rencontrée récemment) réalisent, en parallèle d’une exposition chez Haro Lauhus, d’imposants empilements de barils sur les docks : leur première sculpture en forme de Mastaba (1).
De retour à Paris, ils projettent de barrer la rue Visconti, l’une des plus étroites de la capitale : la réalisation portera le nom de « Rideau de fer ». Elle sera exécutée le soir du vernissage de l’exposition Christo chez Pierre Restany, le 27 juin 1962, et ne restera que le temps de quelques photographies prises dans la nuit, avant le démontage et le retour des barils dans l’atelier de Gentilly (2).
Cette action inédite propulse Christo et Jeanne-Claude sur les devants de la scène avant-gardiste européenne. Leurs installations éphémères vont devenir leur marque artistique durant des décennies. En 1964, Christo et Jeanne-Claude déménagent à New York (3).
Christo s’éloigne alors de l’esthétique du vieux et de l’usagé pour faire appel à de nouveaux matériaux : des barils de pétrole flambant neufs aux couleurs étincelantes, remplaçant la patine des années parisiennes.
Dès le début des années 1960, des projets de Mastabas de plus en plus monumentaux sont réalisés — d’abord dans le port de Cologne (1961), puis à l’Institute of Contemporary Art de Philadelphie (1968) (4). D’autres, en revanche, ne verront jamais le jour sans que cela n’entame l’enthousiasme du couple : Central Park à New York (1967), Galerie d’art moderne à Rome (1967‑1968), Fondation Maeght à Saint‑Paul‑de‑Vence (1967‑1968), Houston (1969‑1973) ou Otterlo (1973).
En 1977, les deux artistes conçoivent pour les Émirats arabes unis le plus grand projet de sculpture alors envisagé : un Mastaba monumental, plus grand que la pyramide de Khéops ou que la basilique Saint‑Pierre de Rome (5).
Selon Christo : « le projet consiste à intriguer la société… nous déployons notre énergie pour réaliser un objectif totalement irrationnel ; c’est là que réside l’essence de notre travail » (6). Il ajoute : « Je crois que notre travail regroupe plusieurs éléments de différentes disciplines artistiques. Ce n’est pas du dessin, de la peinture, de la sculpture ou de l’architecture mais tout cela ensemble » (7).
Les deux artistes ont consacré beaucoup de temps à ce Mastaba entre 1979 et 1983. Alors que le projet avait perdu en visibilité, Christo lui donne un nouveau souffle en 2018, au moment où la Serpentine Gallery à Londres célèbre 60 ans de créations avec des barils dans l’exposition « Christo and Jeanne-Claude : Barrels and The Mastaba, 1958‑2018 » (8).
Le Mastaba de Londres, installé au cœur de Hyde Park, ne devait flotter sur la Serpentine que le temps d’un été : du 18 juin au 23 septembre 2018 (9). Conduit entre 2016 et 2018, le projet s’inspirait notamment de celui prévu pour le lac Michigan (1968). Couvrant 1 % de la surface de la rivière Serpentine, mesurant plus de 20 mètres de haut, il comptait 7 506 barils de couleur rouge, bleue et mauve — soit 55 fois moins que pour le projet d’Abu Dhabi.
Le Mastaba d’Abu Dhabi culminera à 150 mètres de hauteur, sur une base rectangulaire de 300 mètres de longueur par 225 mètres de profondeur, soit 67 500 m², et comprendra 410 000 barils de pétrole multicolores afin de créer une mosaïque de couleurs vives et scintillantes en écho à l’architecture islamique (10). Il est destiné à marquer durablement le paysage désertique de Liwa, où furent tournées quelques scènes des plus stupéfiantes de Star Wars, VII : Le Réveil de la Force (2015).
Christo et Jeanne-Claude relancent les études à partir de 2007. Pour réaliser le projet de leur vie, quatre équipes d’ingénieurs indépendantes sont sollicitées afin d’en imaginer la structure portante. La solution proposée par l’équipe de l’Université Hosei, au Japon, l’emporta : la structure en pylônes d’acier, dont le volume équivaut à quatre fois celui de la tour Eiffel, pèsera plus de 50 000 tonnes (11). Depuis 2012, le cabinet PricewaterhouseCoopers analyse les bénéfices sociaux et économiques de ce gigantesque Mastaba, qui deviendrait le seul projet du couple pérennisé in situ (12).
« [Christo] pense aussi au Mastaba dans son sens originel. Mastaba est un mot très ancien, plus ancien que le mot « pyramide », un mot qui existait voilà très longtemps et qui vient, il y a 6 000 ou 7 000 ans, de la plus vieille ville de Mésopotamie. C’était une sorte de banc massif avec deux côtés inclinés et deux côtés verticaux. Plus tard, les Égyptiens ont pris ce mot pour désigner des monuments funéraires. » (13) Le sens du mot qui nous intéresse est ici son sens originel.
Pour Christo : « le Mastaba (d’origine), c’est très beau, c’est un monument, une poussée de forces. Quand vous êtes en position latérale, vous regardez les murs diagonaux, vous avez l’impression que toute la structure va exploser. C’est une perception très différente de celle que provoquent les pyramides… » (14) Le Mastaba d’Abu Dhabi, c’est… « une sculpture‑architecture » (15). L’endroit choisi est extraordinaire, dans la région ouest (Al Gharbia), à 160 km environ d’Abu Dhabi, près de l’oasis de Liwa. Le lieu est fait d’un plateau et d’une vallée, ce qui permet d’observer la structure à différents niveaux. Le projet comprend le Mastaba, mais aussi une zone protégée de 20 km2 qui l’entoure afin de se garder d’architectures sans qualité.
Notes
- Première sculpture en forme de Mastaba réalisée à Cologne, 1961, dans le contexte d’une exposition chez Haro Lauhus. ↩
- « Rideau de fer » : intervention rue Visconti, exécutée le soir du vernissage de l’exposition Christo chez Pierre Restany, le 27 juin 1962, puis démontée après les prises de vue nocturnes. ↩
- Déménagement à New York : 1964. ↩
- Jalons évoqués : port de Cologne (1961) et Institute of Contemporary Art, Philadelphie (1968), dans la chronologie des projets de Mastabas. ↩
- Projet de Mastaba monumental pour les Émirats arabes unis (conçu en 1977), présenté comme le plus grand projet de sculpture alors envisagé. ↩
- Extrait : entretien avec Christo, catalogue de l’exposition Fondation Maeght, 2016, p. 48 et suiv. ↩
- Ibid. ↩
- Exposition « Christo and Jeanne-Claude : Barrels and The Mastaba, 1958‑2018 », Serpentine Gallery, Londres : rappelée ici comme contexte de relance de visibilité en 2018. ↩
- Guillaume Fournier, « Christo installe un Mastaba flottant en plein milieu d’Hyde Park », Le Monde, 20 juin 2018. ↩
- Roxana Azimi, « Le Mastaba de Christo, un rêve pharaonique dans le désert des Émirats arabes unis », Le Monde, 03 septembre 2021. ↩
- Données de structure (Université Hosei, pylônes d’acier, équivalence volumétrique, masse) : telles que rapportées dans le texte fourni. ↩
- PricewaterhouseCoopers : analyse des bénéfices sociaux et économiques depuis 2012, mentionnée dans le texte fourni. ↩
- Extrait : entretien avec Christo, catalogue de l’exposition Fondation Maeght, 2016, p. 48 et suiv. ↩
- Ibid. ↩
- Ibid. ↩
Bibliographie
- « Christo and Jeanne-Claude, The Mastaba — Project for United Arab Emirates. A Work in Progress », catalogue d’exposition, Galerie Guy Pieters, 21 juillet‑15 septembre 2007.
- « Christo and Jeanne-Claude, The Mastaba — Project for Abou Dhabi UAE », Cologne, Taschen, 2012.
- « Christo and Jeanne-Claude : Barils ‑ Barrels », catalogue d’exposition, Fondation Maeght, 4 juin‑27 novembre 2016.
- Guillaume Fournier, « Christo installe un Mastaba flottant en plein milieu d’Hyde Park », Le Monde, 20 juin 2018.
- Roxana Azimi, « Le Mastaba de Christo, un rêve pharaonique dans le désert des Émirats arabes unis », Le Monde, 03 septembre 2021.